Les potes de Paquetá

Dans le fond de la baía de Guanabara qui s’étend devant Rio de Janeiro, se niche une petite île nommée Paquetà. Découverte par André Thevet, le cosmographe de Villegagnon, elle a été témoin de la rivalité entre les conquistadores portugais contre les Français. Les indiens Tamoios l’auraient appelée ainsi en raison de l’abondance de petits rongeurs, les Pacas, sur l’île. Le plus vieux quartier de Rio de Janeiro, garde farouchement ses secrets et légendes. Ici, ni voitures, ni asphaltes, ses habitants circulent sur ses chemins de terre en vélos ou charettes à cheval.


L’île se réveille aux seuls sons des oiseaux, des ouistitis et des vagues venant s’allonger sur le sable. Parés, de leurs uniformes, les enfants trainent leurs pieds sur le chemin de l’école municipale. Les grands, eux, se pressent vers la navette, direction le centre de Rio. Certains, prennent les éco-taxis, d’autres leurs propres vélos, d’autres encore marchent vite, vite, vite ! Les vieux, eux, voient passer tout ce beau monde devant leurs fenêtres, d’un air amusé.

Plus tard, ils iront faire un tour à la cafét’ du coin, boire le café accompagné de tartines grillées, discutailler le bout de gras. Le patron sert tout le monde avec nonchalance, prépare les œufs qu’il servira en sandwich dans un petit pain et répond aux questions existentielles de Monsieur Le-gros-tatoué-en-slip de bain accoudé au comptoir. Les médocs sont-ils vraiment bons pour la santé ? Est-ce que le pape doute parfois ? Les chiens pensent-ils ?

La radio chante Cazuza, rockeur emblématique des années 80, mort à 32 ans du Sida. Alors Monsieur Le-gros-tatoué-en-slip de bain s’arrête et commence à râler.

« J’aimais beaucoup les chansons de Cazuza. Mais quand j’ai vu son biopic, je l’ai pris en horreur. Quand j’ai vu ce qu’il a fait à sa mère, ça m’a dégouté. Et pourtant, j’adorais sa musique, je le respectais en tant que musicien. Mais, une fois mort je l’ai pris en horreur. Il aurait dû mourir avant sa mère. Un mec qui ne respecte pas sa mère, ne respecte rien en ce monde. Son père, encore, je dis pas. Le père de toute façon, il sert à pas grand chose. Ils sont pas tous réglos. Que tu lui manques de respect, pourquoi pas. Mais la maman cest sacré, merde!« 

Après sa tirade, écoeuré, il repart sur son vélo, en saluant au passage un des éco-taxis postés devant la lanchonette.

Sur la place, à l’entrée de l’île, c’est le festival d’éco-taxis, de charrettes, de vendeurs de hot-dog et pop-corn ambulants. Tous attendent le client, le touriste et le temps passer. Il y a ceux qui tripatouillent leurs portables, d’autres, écouteurs vissés, sur les oreilles chantonnent en yaourt et puis y a ceux qui font le brin de causette avec qui veut bien.

Parmi ceux-là, il y a Felipe, la vingtaine, métisse aux yeux vert-émeraude. Ce grand gamin natif de l’île a pas mal bourlingué dans tout le Brésil. Il a vécu « dans le vent », avant de revenir à la faveur d’un zéphir. Il passe ses journées, à balader les habitants et les touristes sur son rutilant vélo-charette motorisé.

« J’aime bien ce job parce que t’es à l’air libre, tu rencontres des gens et puis tu bosses quand tu veux. Je suis tellement chanceux de vivre sur une si belle île. Tu dois être zen ici, que tu le veuilles ou non. Le no-stress est obligatoire!« 

En attendant de s’envoler vers d’autres latitudes, il continue de pédaler tranquilou autour de son île, même pas fatigué, fingers in the nose, j’te dis !

Plus loin, il y a Ronaldo, cheveux et barbes longues, blancs comme neige, un vrai père noël en bermuda. Il est intrigué par le micro de la petite journaliste.

« C’est quoi ça? C’est un  vrai micro comme ceux que vous tendez aux politiciens?

Hum, hum, approbateur… Re-regard curieux sur cet drôle d’appareil… Il lui demande s’il peut la prendre en photo. Elle lui répond pourquoi pas, après tout ça change, d’inverser les rôles. Il lui explique qu’il adore prendre les touristes en photo. Après tout, ils passent la journée à mitrailler les gens et les paysages, alors autant qu’ils aient un souvenir de leurs têtes ce jour-là.

Après la séance photo, Ronaldo commence à faire un petit exposé de l’île. Liste exhaustive des points d’intérêts, des meilleurs spots photos selon les heures de la journée et de la luminosité, sans oublier de faire un point sur les commodités offertes par l’île pour ne pas mourir déshydraté ou pire encore, de pipitage imminent.

Ronaldo, il est arrivé à Paqueta avec la marée noire, il y a 16 ans. Il passait ses journées à ramasser des morceaux de pétrole sur les plages de l’île. Son pire ennemi? Les compagnies pétrolières venues s’installer dans sa baie adorée. Même maintenant, il n’a de cesse de faire la chasse aux moindres détritus dans les rues de son pequeno paraiso. Ronaldo, c’est un écolo convaincu et un râleur invétéré.

« Où il y a des gens, il y a de la polution ! La nature ? Faudrait penser à lui foutre la paix. »

Ce père noël tropical est né il y a 70 ans, à Lapa, quartier des nuits chaudes carioca. Sauf qu’à l’époque, les gangsters avaient la classe. Hé oui, ma bonne-dame, le costume nœuds-pap‘ était de rigueurs et l’on se battait à coups de poings enveloppés dans des mouchoirs en soie pour ne pas s’abîmer les mains. La belle époque ! Les prostitués pouvaient bosser peinardes et les gamins comme lui pouvaient jouer tranquillement au foot dans la rue. Autres temps, autres moeurs, ma mie.

Quand le soir s’installe dans les rues de Paquetà, les anciens se retirent pour laisser place aux gamins. Il y a les jolies écolières qui attendent sagement papa sur le vélo-charette. Il y a les mômes qui jouent au foot sur le terrain de la plage. Il y a les gamines qui sirotent le thé à l’eau, accompagné d’une mousse de boue sur son lit de feuillages verts, avec leurs poupées. Il y a les rejetons qui jouent avec les chiens de rues.

À Paquetà, les chiens sauvages sont nos potos! Chacun a son bout de territoire, qu’il surveille d’un œil de maître. Il y a le toutou mi-Golden mi-Molette en charge de la supérette. Située face à l’embarcadère, Monsieur le Toutou veille au grain. Gare aux voleurs et aux vélos mal garés, son trottoir se doit d’être en ordre.
De l’autre côté de l’île, il y a Roméo. Un petit clébard noiraud qui guette sa belle. À la faveur du printemps, Roméo est tombé croque love d’une belle labrador aux couleurs sables vivant dans une grande maison. Sa dulcinée, lui fait les yeux doux derrière les barreaux, alors lui patiemment, il l’attend et guette la moindre occasion de se retrouver à ses côtés. Une nuit, prenant son courage à deux pattes, il a creusé un trou sous le grillage, s’est faufilé à travers les buissons pour pouvoir câliner sa princesse. Surpris, en pleine nuit par la maîtresse de maison, il a été chassé sur-le-champ. Mais notre Roméo, il lui en faut plus pour le décourager ! Si le grillage a été renforcé le lendemain, alors il passera entre les barreaux du portail. Bon, ce ne fut pas l’idée du siècle. Il s’est coincé la tête. Mais en attendant, sa Juliette a passé la journée à lui léchouiller la truffe. Bon, ok la récompense en a valu la peine. Depuis, inlassable, il a élu domicile devant son portail préféré, sous les yeux de sa princesse captive. 

Quand Paquetà s’endort, Roméo et ses collègues veillent sur le sommeil de leurs 4 500 humains. Pour ça, ils sont aidés par leurs potes chats, rongeurs, ouistitis, les bêtes à plumes et à écailles. Tous, gardiens des secrets de l’île enchanteresse.